M. Pigeonneau

? Gilbert Augustin-Thierry.

J’ai vou?, comme on sait, ma vie enti?re ? l’arch?ologie ?gyptienne. Je serais bien ingrat envers la patrie, la science et moi-m?me, si je regrettais d’avoir ?t? appel?, d?s ma jeunesse, dans la voie que je suis avec honneur depuis quarante ans. Mes travaux n’ont pas ?t? st?riles. Je dirai, sans me flatter, que mon M?moire sur un manche de miroir ?gyptien, du mus?e du Louvre. peut encore ?tre consult? avec fruit, bien qu’il date de mes d?buts. Quant ? l’?tude assez volumineuse que j’ai consacr?e post?rieurement ? l’un des poids de bronze trouv?s, en 1851, dans les fouilles du S?rap?on, j’aurais mauvaise gr?ce ? n’en penser aucun bien, puisqu’elle m’ouvrit les portes de l’Institut.

Encourag? par l’accueil flatteur que mes recherches en ce sens avaient re?u de plusieurs de mes nouveaux coll?gues, je fus tent?, un moment, d’embrasser dans un travail d’ensemble les poids et mesures en usage ? Alexandrie sous le r?gne de Ptol?m?e Aul?te (80-52). Mais je reconnus bient?t qu’un sujet si g?n?ral ne peut ?tre trait? par un v?ritable ?rudit, et que la science s?rieuse ne saurait l’aborder sans risquer de se compromettre dans toutes sortes d’aventures. Je sentis qu’en consid?rant plusieurs objets ? la fois, je sortais des principes fondamentaux de l’arch?ologie. Si je confesse aujourd’hui mon erreur, si j’avoue l’enthousiasme inconcevable que m’inspira une conception tout ? fait d?mesur?e, je le fais dans l’int?r?t des jeunes gens, qui apprendront, sur mon exemple, ? vaincre l’imagination. Elle est notre plus cruelle ennemie. Tout savant qui n’a pas r?ussi ? l’?touffer en lui est ? jamais perdu pour l’?rudition. Je fr?mis encore ? la pens?e des ab?mes dans lesquels mon esprit aventureux allait me pr?cipiter. J’?tais ? deux doigts de ce qu’on appelle l’histoire. Quelle chute. J’allais tomber dans l’art. Car l’histoire n’est qu’un art, ou tout au plus une fausse science. Qui ne sait aujourd’hui que les historiens ont pr?c?d? les arch?ologues, comme les astrologues ont pr?c?d? les astronomes, comme les alchimistes ont pr?c?d? les chimistes, comme les singes ont pr?c?d? les hommes. Dieu merci. j’en fus quitte pour la peur.

Mon troisi?me ouvrage, je me h?te de le dire, ?tait sagement con?u. C’?tait un m?moire intitul?. De la toilette d’une dame ?gyptienne, dans le moyen empire, d’apr?s une peinture in?dite. Je traitai le sujet de fa?on ? ne point m’?garer. Je n’y introduisis pas une seule id?e g?n?rale. Je me gardai de ces consid?rations, de ces rapprochements et de ces vues dont certains de mes coll?gues g?tent l’expos? des plus belles d?couvertes. Pourquoi fallut-il qu’une ?uvre si saine e?t une destin?e si bizarre. Par quel jeu du sort devait-elle ?tre pour mon esprit la cause des ?garements les plus monstrueux. Mais n’anticipons pas sur les faits et ne brouillons point les dates. Mon m?moire fut d?sign? pour ?tre lu dans une s?ance publique des cinq acad?mies, honneur d’autant plus pr?cieux qu’il ?choit rarement ? des productions d’un tel caract?re. Ces r?unions acad?miques sont tr?s suivies depuis quelques ann?es par les gens du monde.

Le jour o? je fis ma lecture, la salle ?tait envahie par un public d’?lite. Les femmes s’y trouvaient en grand nombre. De jolis visages et d’?l?gantes toilettes brillaient dans les tribunes. Ma lecture fut ?cout?e avec respect. Elle ne fut pas coup?e par ces manifestations irr?fl?chies et bruyantes que soul?vent naturellement les morceaux litt?raires. Non ; le public garda une attitude mieux en harmonie avec la nature de l’?uvre qui lui ?tait pr?sent?e. Il se montra s?rieux et grave.

Comme, pour mieux d?tacher les pens?es, je mettais des pauses entre les phrases, j’eus le loisir d’examiner attentivement par-dessus mes lunettes la salle enti?re. Je puis dire qu’on ne voyait point errer des sourires l?gers sur les l?vres. Loin de l?. Les plus frais visages prenaient une expression aust?re. Il semblait que j’eusse m?ri tous les esprits par enchantement. ?? et l?, tandis que je lisais, des jeunes gens chuchotaient ? l’oreille de leur voisine. Ils l’entretenaient sans doute de quelque point sp?cial trait? dans mon m?moire.

Bien plus. une belle personne de vingt-deux ? vingt-quatre ans, assise ? l’angle gauche de la tribune du Nord, tendait l’oreille et prenait des notes. Son visage pr?sentait une finesse de traits et une mobilit? d’expression vraiment remarquables. L’attention qu’elle pr?tait ? ma parole ajoutait au charme de sa physionomie ?trange. Elle n’?tait pas seule. Un homme grand et robuste, portant, comme les rois assyriens, une longue barbe boucl?e et de longs cheveux noirs, se tenait pr?s d’elle et lui adressait de temps en temps la parole ? voix basse. Mon attention, partag?e d’abord entre tout mon public, se concentra peu ? peu sur cette jeune femme. Elle m’inspirait, je l’avoue, un int?r?t que certains de mes coll?gues pourront consid?rer comme indigne du caract?re scientifique qui est le mien, mais j’affirme qu’ils n’auraient pas ?t? plus indiff?rents que moi s’ils s’?taient trouv?s ? pareille f?te. ? mesure que je parlais, elle griffonnait sur un petit carnet de poche ; visiblement elle passait, en ?coutant mon m?moire, par les sentiments les plus contraires, depuis le contentement et la joie jusqu’? la surprise et m?me l’inqui?tude. Je l’examinais avec une curiosit? croissante. Pl?t ? Dieu que je n’eusse plus regard? qu’elle, ce jour-l?, sous la coupole.

J’avais presque termin? ; il ne me restait que vingt-cinq ou trente pages tout au plus ? lire, quand mes yeux rencontr?rent tout ? coup ceux de l’homme ? la barbe assyrienne. Comment vous expliquer ce qui se passa alors, puisque je ne le con?ois pas moi-m?me. Tout ce que je puis dire, c’est que le regard de ce personnage me jeta instantan?ment dans un trouble inconcevable. Les prunelles qui me regardaient ?taient fixes et verd?tres. Je ne pus en d?tourner les miennes. Je restai muet, le nez en l’air. Comme je me taisais, on applaudit. Le silence s’?tant r?tabli, je voulus reprendre ma lecture. Mais, malgr? le plus violent effort, je ne parvins pas ? arracher mes regards des deux vivantes lumi?res auxquelles ils ?taient myst?rieusement riv?s. Ce n’est pas tout. Par un ph?nom?ne plus inconcevable encore, je me jetai, contrairement ? l’usage de toute ma vie, dans une improvisation. Dieu sait si celle-l? fut involontaire. Sous l’influence d’une force ?trang?re, inconnue, irr?sistible, je r?citai avec ?l?gance et chaleur des consid?rations philosophiques sur la toilette des femmes ? travers les ?ges ; je g?n?ralisai, je po?tisai, je parlai, Dieu me pardonne. de l’?ternel f?minin et du d?sir errant comme un souffle autour des voiles parfum?s dont la femme sait parer sa beaut?.

L’homme ? la barbe assyrienne ne cessait de me regarder fixement. Et je parlais. Enfin il baissa les yeux et je me tus. Il m’est p?nible d’ajouter que ce morceau, aussi ?tranger ? ma propre inspiration que contraire ? l’esprit scientifique, fut couvert d’applaudissements enthousiastes. La jeune femme de la tribune du Nord battait des mains et souriait.

Je fus remplac? au pupitre par un membre de l’Acad?mie fran?aise, visiblement contrari? d’avoir ? se faire entendre apr?s moi. Ses craintes ?taient peut-?tre exag?r?es. La pi?ce qu’il lut fut ?cout?e sans trop d’impatience. J’ai bien cru m’apercevoir qu’elle ?tait en vers.

La s?ance ayant ?t? lev?e, je quittai la salle en compagnie de plusieurs de mes confr?res, qui me renouvel?rent des f?licitations ? la sinc?rit? desquelles je veux croire.

M’?tant arr?t? un moment sur le quai, aupr?s des lions du Creusot, pour ?changer quelques poign?es de main, je vis l’homme ? la barbe assyrienne et sa belle compagne monter en coup?. Je me trouvai alors, par hasard, au c?t? d’un ?loquent philosophe qu’on dit aussi vers? dans les ?loquences mondaines que dans les th?ories cosmiques. La jeune femme, passant ? travers la porti?re sa t?te fine et sa petite main, l’appela par son nom, et lui dit avec un l?ger accent anglais.

— Tr?s cher, vous m’oubliez, c’est mal.

Quand le coup? se fut ?loign?, je demandai ? mon illustre confr?re qui ?taient cette charmante personne et son compagnon.

— Quoi. me r?pondit-il, vous ne connaissez pas miss Morgan et son m?decin Daoud, qui traite toutes les maladies par le magn?tisme, l’hypnotisme et la suggestion. Annie Morgan est la fille du plus riche n?gociant de Chicago. Elle est venue ? Paris avec sa m?re, il y a deux ans, et elle a fait construire un h?tel merveilleux sur l’avenue de l’Imp?ratrice. C’est une personne tr?s instruite et d’une intelligence remarquable.

— Vous ne me surprenez pas, r?pondis-je. J’avais d?j? quelque raison de croire que cette Am?ricaine est d’un esprit tr?s s?rieux.

Mon brillant confr?re sourit en me serrant la main.

Je regagnai ? pied la rue Saint-Jacques, o? j’habite depuis trente ans un modeste logis du haut duquel je d?couvre la cime des arbres du Luxembourg, et je m’assis ? ma table de travail.

J’y restai trois jours assidu, en face d’une statuette repr?sentant la d?esse Pacht avec sa t?te de chat. Ce petit monument porte une inscription mal comprise par M. Gr?bault. J’en pr?parai une bonne lecture avec commentaire. Mon aventure de l’Institut me laissait une impression moins vive qu’on n’aurait pu craindre. Je n’en ?tais point troubl? outre mesure. ? dire vrai, je l’avais m?me un peu oubli?e, et il a fallu des circonstances nouvelles pour m’en raviver le souvenir.

J’eus donc le loisir de mener ? bien, pendant ces trois jours, ma lecture et mon commentaire. Je n’interrompais mon labeur arch?ologique que pour lire les journaux, tout remplis de mes louanges. Les feuilles les plus ?trang?res ? l’?rudition parlaient avec ?loge du « charmant morceau » qui terminait mon m?moire. « C’est une r?v?lation, disaient-elles, et M. Pigeonneau nous a m?nag? la plus agr?able surprise. » Je ne sais pourquoi je rapporte de semblables bagatelles, car je reste tout ? fait indiff?rent ? ce qu’on dit de moi dans la presse.

Or, j’?tais renferm? dans mon cabinet depuis trois jours quand un coup de sonnette me fit tressaillir. La secousse imprim?e au cordon avait quelque chose d’imp?rieux, de fantasque et d’inconnu, qui me troubla, et c’est avec une v?ritable anxi?t? que j’allai moi-m?me ouvrir la porte. Qui trouvai-je sur le palier. La jeune Am?ricaine nagu?re si attentive ? la lecture de mon m?moire, miss Morgan en personne.

— Je vous reconnais bien, quoique vous n’ayez plus votre bel habit ? palmes vertes. Mais, de gr?ce, n’allez pas le mettre pour moi. Je vous aime beaucoup mieux avec votre robe de chambre.

Je la fis entrer dans mon cabinet. Elle jeta un regard curieux sur les papyrus, les estampages et les figurations de toute sorte qui le tapissent jusqu’au plafond, puis elle consid?ra quelque temps en silence la d?esse Pacht, qui ?tait sur ma table. Enfin.

— Elle est charmante, me dit-elle.

— Vous voulez parler, mademoiselle, de ce petit monument. Il pr?sente en effet une particularit? ?pigraphique assez curieuse. Mais pourrai-je savoir ce qui me vaut l’honneur de votre visite.

— Oh. me r?pondit-elle, je me moque des particularit?s ?pigraphiques. Elle a une figure de chatte d’une finesse exquise. Vous ne doutez pas que ce ne soit une vraie d?esse, n’est-ce pas, monsieur Pigeonneau.

Je me d?fendis contre ce soup?on injurieux.

— Pareille croyance, dis-je, serait du f?tichisme.

Elle me regarda avec surprise de ses grands yeux verts.

— Ah. vous n’?tes pas f?tichiste. Je ne croyais pas qu’on p?t ?tre arch?ologue sans ?tre f?tichiste. Comment Pacht peut-elle vous int?resser si vous ne croyez pas que c’est une d?esse. Mais laissons cela. Je suis venue vous voir, monsieur Pigeonneau, pour une affaire tr?s importante.

— Oui, pour un costume. Regardez-moi.

— Est-ce que vous ne trouvez pas que j’ai dans le profil certains caract?res de la race kouschite.

Je ne savais que r?pondre. Un semblable entretien sortait tout ? fait de mes habitudes. Elle reprit.

— Oh. ce n’est pas ?tonnant. Je me rappelle avoir ?t? ?gyptienne. Et vous, monsieur Pigeonneau, avez-vous ?t? ?gyptien. Vous ne vous souvenez pas. C’est ?trange. Vous ne doutez pas, du moins, que nous ne passions par une s?rie d’incarnations successives.

— Je ne sais, mademoiselle.

— Vous me surprenez, monsieur Pigeonneau.

— M’apprendrez-vous, mademoiselle, ce qui me vaut l’honneur ?…

— C’est vrai, je ne vous ai pas encore dit que je venais vous prier de m’aider ? composer un costume ?gyptien pour le bal costum? de la comtesse N***. Je veux un costume d’une v?rit? exacte et d’une beaut? stup?fiante. J’y ai d?j? beaucoup travaill?, monsieur Pigeonneau. J’ai consult? mes souvenirs, car je me rappelle fort bien avoir v?cu ? Th?bes il y a six mille ans. J’ai fait venir des dessins de Londres, de Boulaq et de New-York.

— C’?tait plus s?r.

— Non. Rien n’est plus s?r que la r?v?lation int?rieure. J’ai ?tudi? aussi le mus?e ?gyptien du Louvre. Il est plein de choses ravissantes. Des formes gr?les et pures, des profils d’une finesse aigu?, des femmes qui ont l’air de fleurs, avec je ne sais quoi de raide et de souple ? la fois. Et un dieu B?s qui ressemble ? Sarcey. Mon Dieu. que tout cela est joli.

— Mademoiselle, je ne sais pas bien encore…

— Ce n’est pas tout. Je suis all?e entendre votre m?moire sur la toilette d’une femme du moyen empire et j’ai pris des notes. Il ?tait un peu dur, votre m?moire. Mais je l’ai pioch? ferme. Avec tous ces documents j’ai compos? un costume. Il n’est pas encore tout ? fait bien. Je viens vous prier de me le corriger. Venez demain chez moi, cher monsieur. Faites cela pour l’amour de l’?gypte. C’est entendu. ? demain. Je vous quitte vite. Maman m’attend dans la voiture.

En pronon?ant ces derniers mots, elle s’?tait envol?e ; je la suivis. Quand j’atteignis l’antichambre, elle ?tait d?j? au bas de l’escalier, d’o? montait sa voix claire.

— ? demain. avenue du Bois-de-Boulogne, au coin de la villa Sa?d.

— Je n’irai point chez cette folle, me dis-je.

Le lendemain, ? quatre heures, je sonnais ? la porte de son h?tel. Un laquais m’introduisit dans un immense hall vitr? o? s’entassaient des tableaux, des statues de marbre ou de bronze ; des chaises ? porteur en vernis Martin charg?es de porcelaines ; des momies p?ruviennes ; douze mannequins d’hommes et de chevaux couverts d’armures, que dominaient de leur haute taille un cavalier polonais portant au dos des ailes blanches et un chevalier fran?ais en costume de tournoi, le casque surmont? d’une t?te de femme en hennin, peinte et voil?e. Tout un bois de palmiers en caisse s’?levait dans cette salle, au centre de laquelle si?geait un gigantesque Bouddha d’or. Au pied du dieu, une vieille femme, sordidement v?tue, lisait la Bible. J’?tais encore ?bloui par tant de merveilles quand mademoiselle Morgan, soulevant une porti?re de drap pourpre, m’apparut en peignoir blanc, garni de cygne. Elle s’avan?a vers moi. Deux grands danois ? long museau la suivaient.

— Je savais bien que vous viendriez, monsieur Pigeonneau.

Je balbutiai un compliment.

— Comment refuser ? une si charmante personne.

— Oh. ce n’est pas parce que je suis jolie qu’on ne me refuse rien. Mais j’ai des secrets pour me faire ob?ir.

Puis, me d?signant la vieille dame qui lisait la Bible.

— Ne faites pas attention, c’est maman. Je ne vous pr?sente pas. Si vous lui parliez, elle ne pourrait pas vous r?pondre ; elle est d’une secte religieuse qui interdit les paroles vaines. C’est une secte de la derni?re nouveaut?. Les adh?rents s’habillent d’un sac et mangent dans des ?cuelles de bois. Maman se pla?t beaucoup ? ces pratiques. Mais vous concevez que je ne vous ai pas fait venir pour vous parler de maman. Je vais mettre mon costume ?gyptien. Ce ne sera pas long. Regardez, en attendant, ces petites choses.

Et elle me fit asseoir devant une armoire qui contenait un cercueil de momie, plusieurs statuettes du moyen empire, des scarab?es et quelques fragments d’un beau rituel fun?raire.

Rest? seul, j’examinai ce papyrus avec d’autant plus d’int?r?t qu’il porte un nom que j’avais d?j? lu sur un cachet. C’est le nom d’un scribe du roi S?ti I er. Je me mis aussit?t ? relever diverses particularit?s int?ressantes du document. J’?tais plong? dans ce travail depuis un temps que je ne saurais mesurer avec exactitude, quand je fus averti par une sorte d’instinct que quelqu’un se tenait derri?re moi. Je me retournai et je vis une merveilleuse cr?ature coiff?e d’un ?pervier d’or, et prise dans une gaine ?troite, toute blanche, qui r?v?lait l’adorable et chaste jeunesse de son corps. Sur cette gaine, une l?g?re tunique rose, serr?e ? la taille par une ceinture de pierreries, descendait en s’?cartant et faisait des plis sym?triques. Les bras, les pieds ?taient nus et charg?s de bagues.

Elle se montrait ? moi de face en tournant la t?te sur son ?paule droite dans une attitude hi?ratique qui donnait ? sa d?licieuse beaut? je ne sais quoi de divin.

— Quoi. m’?criai-je, c’est vous, miss Morgan.

— ? moins que ce ne soit N?f?rou-Ra en personne. Vous savez, la N?f?rou-Ra de Leconte de Lisle, la Beaut? du Soleil ?…


Voici qu’elle languit sur son lit virginal,
Tr?s p?le, envelopp?e avec des fines toiles.

» Mais non, vous ne savez pas. vous ne savez pas de vers. C’est pourtant joli les vers !… Allons, travaillons.

Ayant ma?tris? mon ?motion, je fis ? cette charmante personne quelques remarques sur son ravissant costume. J’osai en contester plusieurs d?tails comme s’?loignant de l’exactitude arch?ologique. Je proposai de remplacer, au chaton des bagues, certaines pierres par d’autres d’un usage plus constant dans le moyen empire. Enfin, je m’opposai d?cid?ment au maintien d’une agrafe en ?mail cloisonn?. En effet, ce bijou constituait un odieux anachronisme. Nous conv?nmes d’y substituer une plaque de pierres pr?cieuses serties dans de minces alv?oles d’or. Elle m’?couta avec une docilit? extr?me et se montra satisfaite de moi jusqu’? vouloir me retenir ? d?ner. Je m’excusai sur la r?gularit? de mes habitudes et la frugalit? de mon r?gime, et je pris cong?.

J’?tais d?j? dans l’antichambre quand elle me cria.

— Hein. est-il assez nitide, mon costume. N’est-ce pas qu’au bal de la comtesse N***, je ferai bisquer les autres femmes.

Je fus choqu? d’un tel propos. Mais, m’?tant retourn? vers elle, je la revis et je retombai sous le charme.

Elle me rappela.

— Monsieur Pigeonneau, vous ?tes un aimable homme. Faites-moi un petit conte, et je vous aimerai beaucoup, beaucoup, beaucoup.

— Je ne saurais, lui r?pondis-je.

Elle haussa ses belles ?paules, et s’?cria.

— De quelle utilit? serait donc la science, si elle ne servait ? faire des contes. Vous me ferez un conte, monsieur Pigeonneau.

Ne jugeant point utile de renouveler mon refus absolu, je me retirai sans rien r?pondre.

Je me croisai ? la porte avec cet homme ? la barbe assyrienne, le docteur Daoud, dont le regard m’avait si ?trangement troubl? sous la coupole de l’Institut. Il me fit l’effet d’un homme des plus vulgaires et sa rencontre me fut p?nible.

Le bal de la comtesse N*** eut lieu quinze jours environ apr?s ma visite. Je ne fus point surpris de lire dans les journaux que la belle miss Morgan y avait fait sensation dans le costume de N?f?rou-Ra.

Je n’entendis plus parler d’elle tout le reste de l’ann?e 1886. Mais, le premier jour du nouvel an, comme j’?crivais dans mon cabinet, un valet m’apporta une lettre et un panier.

— De la part de miss Morgan, me dit-il.

Et il se retira.

Le panier ?tant pos? sur ma table, il en sortit un miaulement. Je l’ouvris ; un petit chat gris s’en ?chappa.

Ce n’?tait pas un angora. C’?tait un chat d’une esp?ce orientale plus svelte que les n?tres, et fort ressemblant, autant que j’en pus juger, ? ceux de ses cong?n?res dont on trouve en si grand nombre, dans les hypog?es de Th?bes, les momies envelopp?es de bandelettes grossi?res. Il se secoua, regarda autour de lui, fit le gros dos, b?illa, puis s’alla frotter en ronronnant contre la d?esse Pacht, qui ?levait sur ma table sa taille pure et son fin museau. Bien que de couleur sombre et de pelage ras, il ?tait gracieux. Il semblait intelligent et se montrait aussi peu sauvage que possible. Je ne pouvais concevoir les raisons d’un si bizarre pr?sent. La lettre de miss Morgan ne m’instruisit pas beaucoup ? cet ?gard. Elle ?tait ainsi con?ue.

» Je vous envoie un petit chat que le docteur Daoud a rapport? d’?gypte et que j’aime beaucoup. Traitez-le bien par amour pour moi. Baudelaire, le plus grand po?te fran?ais apr?s St?phane Mallarm?, a dit.


Les amoureux fervents et les savants aust?res
Aiment ?galement, dans leur m?re saison,
Les chats puissants et doux, orgueil de la maison,
Qui comme eux sont frileux et comme eux s?dentaires.

» Je n’ai pas besoin de vous rappeler que vous devez me faire un conte. Vous me l’apporterez le jour des Rois. Nous d?nerons ensemble.


» P.-S. — Votre petit chat se nomme Porou. »

Apr?s avoir lu cette lettre, je regardai Porou qui, debout sur ses pattes de derri?re, l?chait le museau noir de Pacht, sa s?ur divine. Il me regarda, et je dois dire que, de nous deux, ce n’?tait pas lui le plus ?tonn?.

Je me demandais en moi-m?me.

« Qu’est-ce que cela veut dire. »

Mais je renon?ai bient?t ? y rien comprendre. Je suis bien bon, me dis-je, de chercher un sens aux folies d’une jeune d?traqu?e. Travaillons. Quant ? ce petit animal, madame Magloire, ma gouvernante, pourvoira ? ses besoins. Je me remis ? un travail de chronologie d’autant plus int?ressant pour moi que j’y malm?ne quelque peu mon ?minent confr?re, M. Masp?ro. Porou ne quitta pas ma table. Assis sur son derri?re, les oreilles droites, il me regardait ?crire. Chose incroyable, je ne fis rien de bon ce jour-l?. Mes id?es se brouillaient ; il me venait ? l’esprit des bribes de chansons et des lambeaux de contes bleus. J’allai me coucher assez m?content de moi. Le lendemain je retrouvai Porou assis sur ma table et se l?chant la patte. Ce jour-l? encore, je travaillai mal ; Porou et moi nous pass?mes le plus clair des heures ? nous regarder. Le lendemain alla de m?me et le surlendemain, bref, toute la semaine. J’aurais d? m’en affliger ; mais il faut confesser que peu ? peu je prenais mon mal en patience et m?me en gaiet?. La rapidit? avec laquelle un honn?te homme se d?prave est quelque chose d’effrayant. Le dimanche de l’?piphanie, je me levai tout joyeux et je courus ? ma table, o? Porou m’avait pr?c?d? selon sa coutume. Je pris un beau cahier de papier blanc, je trempai ma plume dans l’encre et j’?crivis en grandes lettres, sous le regard de mon nouvel ami. M?saventures d’un commissionnaire borgne. Puis, sans que mes yeux quittassent le regard de Porou, j’?crivis tout le jour, avec une prodigieuse rapidit?, un r?cit d’aventures si merveilleuses, si plaisantes, si diverses, que j’en ?tais moi-m?me tout ?gay?. Mon crocheteur borgne se trompait de fardeaux et commettait les m?prises les plus comiques. Des amoureux plac?s dans une situation critique recevaient de lui, sans qu’il s’en dout?t, un secours impr?vu. Il transportait des armoires avec des hommes cach?s dedans. Et ceux-ci, introduits dans un nouveau domicile, effrayaient des vieilles dames. Mais comment analyser un conte si joyeux. Vingt fois j’?clatai de rire en l’?crivant. Si Porou, lui, ne riait pas, son air grave ?tait aussi plaisant que les mines les plus hilares. Il ?tait sept heures du soir quand je tra?ai la derni?re ligne de cet aimable ouvrage. Depuis une heure, la chambre n’?tait ?clair?e que par les yeux phosphorescents de Porou. J’avais ?crit aussi facilement dans l’obscurit? que je l’eusse pu faire ? la clart? d’une bonne lampe. Mon conte une fois termin?, je m’habillai ; je mis mon habit noir et ma cravate blanche, puis prenant cong? de Porou, je descendis rapidement mon escalier et m’?lan?ai dans la rue. Je n’y avais pas fait vingt pas que je me sentis tir? par la manche.

— O? courez-vous ainsi, mon oncle, comme un somnambule.

C’?tait mon neveu Marcel qui m’interpellait de la sorte, un honn?te et intelligent jeune homme, interne ? la Salp?tri?re. On dit qu’il r?ussira dans la m?decine. Et, de fait, il aurait l’esprit assez bon s’il se d?fiait davantage de son imagination capricieuse.

— Mais, lui r?pondis-je, je vais porter un conte de ma fa?on ? miss Morgan.

— Quoi. mon oncle, vous faites des contes et vous connaissez miss Morgan. Elle est bien jolie. Connaissez-vous aussi le docteur Daoud, qui la suit partout.

— Un empirique, un charlatan.

— Sans doute, mon oncle, mais ? coup s?r un exp?rimentateur extraordinaire. Ni Bernheim, ni Li?geois, ni Charcot lui-m?me n’ont obtenu les ph?nom?nes qu’il produit ? volont?. Il produit l’hypnotisme et la suggestion sans contact, sans action directe, par l’interm?diaire d’un animal. Il se sert ordinairement pour ses exp?riences de petits chats ? poils ras. Voici comment il proc?de. il sugg?re un acte quelconque ? un chat, puis il envoie l’animal dans un panier au sujet sur lequel il veut agir. L’animal transmet la suggestion qu’il a re?ue, et le patient, sous l’influence de la b?te, ex?cute ce que l’op?rateur a command?.

— En v?rit?, mon neveu.

— En v?rit?, mon oncle.

— Et quelle est la part de miss Morgan dans ces belles exp?riences.

— Miss Morgan, mon oncle, fait travailler Daoud ? son profit et se sert de l’hypnotisme et de la suggestion pour faire faire des b?tises aux gens, comme si sa beaut? n’y suffisait pas.

Je n’en entendis pas davantage. Une force irr?sistible m’entra?nait vers miss Morgan.

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